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Mathilde Le Coz - Peux-tu te présenter ? Quand as-tu commencé à peindre ?

 

Awanle Ayiboro - Je m'appelle Awanle Ayiboro Hawa. Je suis née et j'ai grandi à Accra, au Ghana, mes parents sont originaires du nord du Ghana. Je savais que je pouvais peindre dès mon plus jeune âge mais étant née dans une famille très conservatrice - mes parents avaient une idée de ce que je devais devenir, et enfant, je devais faire ce qu'ils voulaient de moi, même si j’avais mes propres inspirations, rêves, objectifs et désirs. À l'âge de 18 ans, j'ai obtenu un emploi dans un hôtel en tant que réceptionniste ; pendant cette période, le travail était fastidieux - c'est à ce moment-là que j'ai commencé à peindre. J'ai regardé des tutoriels pour remonter aux bases du dessin et de la peinture. Un jour, un homme m'a approché sur mon lieu de travail et m’a demandé ce que je ferais dans les 5 prochaines années. Je n'y avais jamais pensé et j'ai commencé à me remettre en question. J'ai alors décidé de quitter mon travail et de me concentrer sur la peinture comme carrière. Dans mon quartier, il y a un homme qui s'appelle Mozay, il a aidé beaucoup d'artistes à poursuivre leurs études artistiques - je suis allée le voir et il m'a accueillie. C'était en 2019, il m'a montré comment mélanger les couleurs, les choses à faire et à ne pas faire avec la peinture - c'est là que ma vie d'artiste a commencé.

 

MLC - Peux-tu m'en dire un peu plus sur ce nouveau corpus ? Qu’explores-tu avec cette nouvelle série ?

 

AA - J'ai basé ce nouveau travail sur une recherche en cours sur le mariage des enfants et les mariages forcés. Les victimes de mariages forcés étaient autrefois des enfants, avec ces œuvres, j'ai voulu leur ré-approprier leurs histoires. Tout découle d'un projet intitulé “The Life We Never Lived” (la vie que nous n’avons jamais vécue) dans lequel je voulais raconter l'histoire de ces enfants qui n'ont jamais pu devenir qui elles voulaient être. Par exemple, dans mes recherches, j'ai rencontré Zeinab, elle avait 11 ans et était à l'école primaire quand ses parents lui ont dit de prendre un homme de 30 ans comme mari. Je l'ai rencontrée quand elle avait 22 ans et j'ai décidé de la représenter comme une enfant de 11 ans en uniforme scolaire.

 

MLC - En visitant ton studio, je me souviens avoir vu des coupures de presse collées au mur concernant les droits des femmes et leurs combats dans le monde. Je crois pouvoir dire que tu es engagée politiquement et une fervente féministe - à ce titre : comment vois-tu ton rôle d'artiste dans la société ?

 

AA - Je me vois comme une porte-parole, je ne suis pas qu'une créative. L'idée derrière mes peintures et le fait d’être artiste est de jouer un rôle dans le développement de la société. Je veux être une voix pour ces femmes parce que leurs histoires ne sont pas entendues et prises au sérieux. Le mariage des enfants et le mariage forcé sont un problème universel, je crois que cela est connu, mais peu d'attention y est accordée alors qu'il continue de se développer comme au Rwanda, en Malaisie, au Niger, en Asie du Sud et au Nigeria. Au Nigéria par exemple, en 2014, un groupe de jeunes femmes ont été kidnappées par Boko Haram parce qu'elles n'étaient pas censées être à l’école mais à la maison comme femmes au foyer, c’est à dire, ne jouer aucun rôle dans la société. En tant qu'artiste je veux du changement, je veux faire une différence pour moi ainsi que pour les autres femmes.

 

MLC - D'une certaine manière, tu veux aussi donner l'exemple, dire oui, c'est possible d'être qui vous voulez être, d'être indépendante et de suivre vos rêves...

 

AA - Je veux qu'elles me voient comme un espoir. Si je peux le faire, elles peuvent le faire aussi. Il ne s'agit pas seulement de peindre, je vais aussi à l'encontre des frontières et des idées reçues sur ce qu'une femme devrait être dans la société. Je ne veux pas être uniquement une artiste dans son atelier, je veux être dehors, aux prises avec le monde et aider autant que possible.


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MLC - Maintenant, j'aimerais que tu m'expliques comment tu travailles : quel processus suis-tu lorsque tu peins ? Comment choisis-tu tes sujets ? Qui sont-elles ?

 

AA - Mes peintures parlent d'histoires vraies de mariage d'enfant, elles racontent l'histoire de vraies personnes, et je suis également influencée par ma propre expérience. Pour ré-approprier leurs histoires je fais poser de jeunes enfants dans les positions que je choisis ou je demande à mes amis de prendre des photos de leurs jeunes frères et sœurs dans certaines postures. Avant de passer à la toile, j'aime esquisser la composition sur mon I Pad.

 

MLC - Pouvons-nous nous concentrer en particulier sur quelques œuvres. Que se passe-t-il dans "The Playground", que tiennent-elles ? Peux-tu nous en dire plus sur « The Mother » ?

 

AA - L'idée derrière "The Playground” (l’aire de jeu) vient de l’histoire d’une fille que j'ai rencontrée au cours de mes recherches. Aisha, 11 ans, était dans une cour de récréation en train de jouer avec sa sœur lorsqu'elle a été appelée à l'intérieur de leur maison : c'est alors qu'elle a été donnée à un homme. Elle jouait, vulnérable et naïve, et dans ce cas, elle a été littéralement emmenée de la cour de récréation à la maison. Cela s'est accompagné d'un rituel, d'un échange de biens. Dans la région de laquelle je suis originaire si un homme s'intéresse au mariage, il distribue un bonbon "goro" à la famille. Enfant, j’aimais les sucreries, dans le tableau « The Playground”, elles n'ont aucune idée de ce que représente le bonbon tant elles sont jeunes et candides… alors que c'est un échange contre leur liberté. J'ai intentionnellement coupé une partie du panneau à l'arrière-plan de la peinture. Les mots complets sont “Watch Children” (surveillez vos enfants).

En tant que parent, votre devoir est de soutenir et de prendre soin de vos enfants. Les parents de cette victime pensaient qu'ils faisaient bien de donner leur fille en mariage mais ils décident pour elle au lieu de la laisser décider de ce qu'elle veut faire de sa vie. Et une fois qu'on vous donne en mariage, la vie s'arrête, vous devenez femme au foyer, et vos rêves et inspirations s’écroulent.

Quant à “The Mother" quand on regarde de plus près le tableau, sur le bâtiment du fond il y a écrit "Montessori" - c’est une école. Dans ce tableau, je réécris le récit d'une fille que j'ai rencontrée au cours de mes recherches et qui a été emmenée de son école pour aller se marier. Dans cette toile, au lieu d'être donnée en mariage, sa mère la raccompagne de l'école à la maison . La plupart du temps, le parent qui donne l'enfant est la mère, ici je voulais changer le récit.

 

MLC - Que recherches-tu dans ton travail ?

 

AA - Du changement, le changement c'est ce que je recherche. J'espère apporter un changement avec mon travail. Quand j'aborde une toile, c'est la première chose qui me vient à l'esprit. Je veux changer les choses. J'espère que mon travail pourra inciter les gens à apporter des changements. J'ai été inspirée par mon histoire, ma propre expérience. Au moment où je vivais cette situation, j'avais besoin d'aide, j'avais besoin de quelqu'un pour m'écouter - à l'époque, je ne pouvais pas en parler. Et c'est ce que je fais dans mon travail, je m’exprime, c'est ma chance de m'exprimer. Je veux que les gens connaissent ces situations et changent les choses. J'ai pris le contrôle de mon récit, de mon histoire : je ne suis pas une femme au foyer, je suis une artiste, j'aspire à me marier dans le futur mais je ne veux pas être forcée au mariage. Je ne veux pas que des filles de 9 ans épousent des hommes aussi vieux que leurs pères - je veux du changement.

 

MLC - Quels autres artistes aimes-tu ou te sens-tu proche ?

 

AA - Il y a Daniel Quashie, qui est en résidence à la Galerie 1957 en ce moment, son travail parle de la mémoire, de la nostalgie et du sentiment d’avoir vécu une situation. Quand vous regardez mes peintures, cela vous donne cette même impression d'expérience passée. Il y a aussi Gideon Appah, j'aime la façon dont il utilise les couleurs bleues et la façon dont ses coups de pinceaux sont libres.

 

MLC - Je sais que tu aimerais développer ton travail dans la performance : qu’est-ce que la performance peut réaliser que la peinture ne peut pas ?

 

AA - Je crois que la peinture est en quelque sorte limitée à un certain public, mais avec la performance, vous avez le contrôle de votre espace… Vous pouvez choisir de vous produire dans une galerie ou dans un espace public et tout le monde d'horizons différents peut expérimenter ce qu’il se passe. J'envisage d'élargir mes recherches et de développer ce projet à Tamale au"Crit Lab" fin 2023. Je veux sensibiliser davantage le Ghana dans son entier, puisque le mariage des enfants se produit dans les zones rurales, je souhaite élargir mon audience.

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